Changements dans la vision catholique des animaux - Christopher Steck Article sur son nouveau livre " All God’s Animals"

, par Estela Torres

LE CHRISTIANISME ET LES ANIMAUX

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Changements dans la vision catholique des animaux - Christopher Steck SJ

©Charlotte Caron

Bien que généralement saluée par les catholiques, l’encyclique Laudato Si’ (désormais LS) du pape François a été rejetée par certains qui considéraient son appel environnemental aux armes comme une nouveauté théologique. Il n’est donc pas surprenant que, lors de la projection d’un spectacle animalier sur la façade de la basilique Saint-Pierre en 2015, bon nombre de ces mêmes voix aient condamné l’exposition comme païenne, blasphématoire, voire démoniaque. Ce que ces critiques n’ont pas toujours reconnu, cependant, c’est qu’une transformation de l’enseignement catholique sur les plantes et les animaux est en cours depuis un certain temps déjà ; elle n’a pas commencé avec François. Vatican II a pour ainsi dire initié la révolution environnementale, et les papes successifs l’ont favorisée. Ce n’est pas sans raison que PETA a considéré le Pape Jean-Paul II comme un saint pour les animaux ou les écologistes surnomme le Pape Benoît XVI le "pape vert".

Jusqu’à Vatican II, l’opinion catholique sur les animaux était résolument influencée par Thomas d’Aquin, le grand théologien dominicain du XIIIe siècle. Aquinas croyait que Dieu avait créé les plantes et les animaux afin de servir les besoins terrestres de l’humanité. L’humanité n’aurait pas besoin de leurs services dans la prochaine vie et ainsi, n’étant plus utile, cette partie de la création serait éliminée. Seules les sphères célestes et les quatre éléments (la terre, l’air, le feu et l’eau), selon Aquinas, nous rejoindraient dans le royaume de Dieu.

Au cours des dernières décennies, les enseignements catholiques sur ces questions ont considérablement changé, et nous pouvons comprendre ces changements en termes de deux grands changements - le premier concerne le but de la création (c’est-à-dire la raison pour laquelle Dieu a créé les plantes et les animaux) et le second concerne la question de savoir si ou comment ces créatures partageront les fruits du travail rédempteur du Christ (c’est-à-dire si elles "seront sauvées").

Premièrement, dans un renversement de l’accent mis auparavant sur le service de la création pour nous, l’enseignement récent a souligné notre service à la création. Nous devons transformer le monde, disait le Pape Paul VI en 1972, pour qu’il devienne "une belle demeure où tout est respecté" (Stockholm, 1er juin). Nous avons une "responsabilité spécifique envers l’environnement", a déclaré le Pape Jean-Paul II, d’agir d’une manière qui respecte "le grand bien de la vie, de toute vie" (Evangelium Vitae, n. 42). Plutôt que de considérer la création comme quelque chose à utiliser simplement, le Pape Benoît XVI nous a appelés à cultiver la création pour que sa beauté soit préservée comme un lieu où l’Esprit Saint "vient à notre rencontre". Il déplore que nous ayons altéré l’éclat sacramentel de la création. Au lieu de prendre soin de la création comme "jardin de Dieu", nous avons laissé "une épaisse couche de terre" la recouvrir, rendant "difficile, sinon impossible, de percevoir en elle le reflet du Créateur" (Homélie de Pentecôte 2006).

Le Pape François fait également appel à ces deux thèmes : la nécessité de prendre soin de la création (les chrétiens sont appelés à être "les protecteurs de l’œuvre de Dieu", LS, n° 217) et le fait que la création est un sacrement de la présence de Dieu (toutes les créatures "sont maintenant imprégnées de la présence lumineuse[du Christ]", LS, n°100). Mais il s’en sert aussi pour faire une revendication pointue et significative : "Le but ultime des autres créatures n’est pas de se trouver en nous" (LS, n. 83). Par cette simple déclaration, François contredit fondamentalement la conception catholique traditionnelle de la vie animale. En termes simples, lorsqu’il s’agit d’animaux, il ne s’agit pas seulement de nous.

©Charlotte Caron

Compte tenu de cette évolution, le deuxième changement n’est pas trop surprenant : non seulement l’humanité, mais toute la création participe à l’œuvre rédemptrice du Christ. Cette conception cosmique du salut a été adoptée au Concile Vatican II, mais non sans résistance. Certains des pères conciliaires s’y sont opposés, préférant l’opinion traditionnelle selon laquelle seules les créatures ayant une âme immortelle (c’est-à-dire les humains, et non les animaux) pourraient être sauvées. Leurs arguments furent rejetés, et le Concile professa ensuite son espoir pour le cosmos, que dans la vie à venir, "le genre humain ainsi que le monde entier... seront parfaitement rétablis dans le Christ" (Lumen Gentium, n. 48).

Dans une perspective catholique, il ne fait aucun doute que les plans rédempteurs de Dieu incluent à la fois l’humanité et la création ; le Concile a décidé de la question et sa doctrine a été affirmée à plusieurs reprises dans son enseignement ultérieur. Le pape Jean-Paul II, par exemple, a déclaré que les "pouvoirs" de la rédemption imprègnent à la fois "l’humanité et toute la création"
(Dominum et vivificantem, No. 52) et le Pape Benoît XVI soutenaient que la "portée" de la mission de Jésus est "la création tout entière, le monde dans sa totalité" (Jésus de Nazareth, p. 100).

La question, cependant, est de savoir si ce salut cosmique impliquera quelque chose de plus proche d’une recréation (c’est-à-dire une nouvelle création qui remplace l’ancienne) ou s’il impliquera plutôt un renouvellement de l’ordre actuel, composé des créatures spécifiques vivant dans le présent âge. En termes plus familiers : nos chiens, nos chats et nos autres animaux iront-ils au ciel ? L’Église catholique n’a pas de point de vue officiel, mais le pape François semble suggérer qu’une telle restauration aura lieu. Il nous dit que "toutes les créatures avancent avec nous et à travers nous vers un point d’arrivée commun, qui est Dieu" (LS, No. 83) et que "chaque créature" - chaque créature, pas seulement la création en général - sera "transfigurée en beauté" (LS, No. 243). Peut-être l’Église pourrait-elle un jour s’associer à l’espérance de beaucoup d’entre nous, que les animaux qui vivent dans notre monde actuel seront accueillis dans le monde à venir.

Ce sont là des changements importants dans la vision catholique des animaux. Ils sont en cours d’élaboration depuis des décennies et sont encore en cours de réalisation. Parce que Dieu chérit les créatures de notre monde, humaines et non humaines, les catholiques doivent discerner avec un nouveau sérieux comment nous devons prendre soin de nos semblables. Cette responsabilité accrue à l’égard des animaux ne diminue pas la dignité unique accordée à la personne humaine. Elle devrait cependant nous conduire à renouveler et à approfondir notre vocation de cultivateurs du jardin de Dieu et à nous efforcer, par tous les moyens que la grâce nous permet, d’aider notre monde à refléter l’ultime espérance de Dieu pour toutes les créatures qui vivent en lui.

Le P. Christopher Steck, S.J., est professeur associé au Département de théologie et d’études religieuses de l’Université de Georgetown. Le P. Steck est un éthicien avec une formation en ingenierie électrique et un membre de la communauté jésuite de Georgetown.

Son nouveau livre "All God’s Animals : A Catholic Theological Framework for Animal Ethics" vient d’être publié en novembre 2019 par Georgetown University Press.

©Charlotte Caron